Jockiz suspend son activité : le « Sorare du hippisme » emporté par la régulation JONUM
Et le bilan humain n’est pas anodin : les investisseurs ayant participé à la levée de fonds de 500 000€ bouclée en 2025 via la plateforme Baltis voient aujourd’hui leur mise menacée. Retour sur une chute annoncée et sur ce qu’elle révèle des failles d’un secteur en pleine mutation.
Jockiz : retour sur un projet qui avait tout pour séduire
Quand Jockiz se dévoile officiellement le 16 janvier 2024, le projet coche toutes les cases d’un dossier séduisant. L’idée : proposer un jeu de fantasy sport basé sur les courses hippiques réelles, où les joueurs collectionnent des cartes numériques de jockeys et de drivers, composent des équipes de 7 cavaliers et s’affrontent dans des compétitions quotidiennes dont les résultats sont indexés sur les performances réelles en piste.
Le modèle est directement inspiré de Sorare, la licorne française du fantasy football. Mais là où Sorare s’appuie sur Mbappé et Haaland, Jockiz mise sur les stars des hippodromes, les jockeys et drivers licenciés de France Galop et du Trotteur Français. Le pari est audacieux : utiliser le gaming pour rajeunir l’image des courses hippiques et attirer un public néophyte vers un sport qui peine à renouveler sa base de fans, sans pour autant entrer parmi les sites de paris hippiques et leur législation spécifiques.
La marketplace ouvre en juin 2024. En un mois : 3 000 inscrits et 7 000 cartes vendues aux enchères. La carte Legend de Maxime Guyon (Cravache d’Or 2023) s’envole à 980€. En moins de deux ans, Jockiz revendique plus de 45 000 inscrits et plus de 600 jockeys intégrés. Le prix moyen d’une carte tourne autour de 15€, rendant le jeu accessible avec 100€ pour une équipe compétitive.
Sur le papier, tout semble rouler. Mais c’est sans compter un événement dont personne n’avait mesuré la portée dans toute sa brutalité.
Le cadre JONUM : ce que dit la loi
Pour comprendre la chute de Jockiz, il faut remonter au 21 mai 2024. Ce jour-là, la France promulgue la loi n°2024-449 dite « SREN » (Sécuriser et Réguler l’Espace Numérique). Ses articles 40 et 41 créent un cadre juridique inédit en Europe pour les JONUM — ces produits hybrides qui ne sont ni des jeux vidéo classiques, ni des jeux d’argent et de hasard.
Mais le cadre ne prend véritablement corps que le 7 février 2026, avec l’entrée en vigueur du décret n°2026-60. Et c’est là que la réalité rattrape les ambitions.
Qu’est-ce qu’un JONUM selon l’ANJ ?
Selon la définition officielle de l’Autorité Nationale des Jeux, un JONUM est un jeu en ligne réunissant quatre critères cumulatifs :
Jockiz coche ces quatre cases sans la moindre ambiguïté. C’est donc un JONUM au sens de la loi et à ce titre, soumis à l’ensemble des obligations du décret du 4 février 2026.
Les obligations imposées aux opérateurs JONUM
| Obligation | Détail (source : ANJ) |
|---|---|
| Déclaration préalable ANJ | Dossier complet avant lancement : structure juridique, dirigeants, description des mécaniques, choix technologiques, audits de sécurité SI. Récépissé délivré sous 15 jours si dossier complet. |
| Vérification d’identité (KYC) | Vérification d’identité et de majorité obligatoire avant création de compte (articles R. 561-5-1 et R. 561-5-2 du code monétaire et financier). |
| Interdiction des gains en euros | Le joueur ne peut « en aucun cas » obtenir de gains en monnaie ayant cours légal. Seuls autorisés : ONUM, crypto-actifs (hors stablecoins et jetons de monnaie électronique) et récompenses en nature. |
| Plafonds récompenses en nature | Max. 1 000€ par joueur, par jeu, par année civile. |
| Plafonds récompenses crypto | Max. 20% du CA annuel du jeu, dans la limite de 25 000€ par joueur par jeu par an. |
| Autolimitation des joueurs | Limites de dépenses et de temps de jeu hebdomadaires obligatoires dès la création du compte. Mécanisme d’auto-exclusion (24h à 12 mois). |
| Lutte anti-blanchiment (LCB-FT) | Obligations complètes. Les transactions crypto doivent être traçables via un explorer blockchain utilisable par l’ANJ. |
| Transmission de données | Données joueurs, événements de jeu, opérations financières : à fournir à l’ANJ sur demande sous 30 jours. |
| Obligation hippique spécifique | Contrat obligatoire avec France Galop / Le Trot avant utilisation des données de courses. Jeux limités aux courses du calendrier officiel. |
| Site séparé (opérateurs agréés JAH) | Un opérateur de jeux d’argent agréé (PMU, FDJ…) doit proposer son offre JONUM sur un site distinct de son site de paris. |
Les 6 catégories de jeux JONUM autorisées
Jockiz relève de la catégorie « fantaisie hippique ». Mais l’éligibilité théorique ne suffit pas : encore faut-il avoir les moyens de se conformer à l’ensemble du dispositif.
13 mars 2026 : la suspension officielle
Le 13 mars 2026, Epollon annonce la suspension de Jockiz. La société précise étudier plusieurs scénarios, sans exclure une reprise par un acteur tiers.
La suspension intervient cinq semaines jour pour jour après l’entrée en vigueur du décret JONUM. Le message est limpide : le coût de la mise en conformité dépasse les capacités financières et opérationnelles d’Epollon. Déploiement KYC complet, système d’autolimitation, reporting ANJ, traçabilité blockchain, conformité LCB-FT c’est un programme qui se chiffre en centaines de milliers d’euros de développement.
🔴 Impact immédiat de la suspension
Les compétitions quotidiennes sont arrêtées. La marketplace est gelée. Pour les joueurs qui avaient investi dans des cartes rares — certaines ayant atteint près de 1 000€ pièce —, la situation est brutale.
500 000€ levés via Baltis : des investisseurs dans le flou
Au-delà des joueurs, ce sont les investisseurs qui se retrouvent dans la situation la plus délicate. En avril 2025, Jockiz avait lancé une levée de fonds participative via Baltis, filiale du Groupe Magellim, agréée par l’AMF en tant que Prestataire de Services de Financement Participatif (PSFP). Objectif : 500 000€ auprès de particuliers, tickets à partir de 1 000€, dans le cadre d’une levée globale d’un million d’euros.
La collecte était présentée comme un investissement « à fort impact sociétal », éligible aux dispositifs IR-PME et Jeune Entreprise Innovante (JEI) et offrant une réduction d’impôt de 18% à 50% du montant investi. Les arguments ne manquaient pas : Tony Parker au capital, la FDJ comme actionnaire, 32 000 joueurs actifs par jour. La levée a été intégralement souscrite.
Notre analyse : un signal d’alarme pour tout l’écosystème
Chez Tirage-Gagnant.com, nous suivons le secteur des jeux et des courses hippiques depuis 2013. La suspension de Jockiz nous inspire plusieurs réflexions qui dépassent le cas d’espèce.
Le piège du timing réglementaire
Jockiz s’est lancé en janvier 2024, dans un vide juridique. La loi SREN a été promulguée quatre mois plus tard, mais le décret d’application n’est arrivé que le 4 février 2026 — presque deux ans après. Pendant ces deux années, des projets comme Jockiz ont construit leur produit, recruté leur communauté, levé des fonds… sans connaître les règles définitives.
C’est un problème structurel : comment demander à des entrepreneurs d’investir des millions dans un produit dont le cadre réglementaire n’est pas stabilisé ?
L’interdiction des gains en cash : un mur pour l’écosystème hippique
L’ANJ est catégorique : le joueur ne peut « en aucun cas » obtenir de gains en monnaie ayant cours légal dans le cadre d’un JONUM. Les seules récompenses autorisées sont les ONUM (NFT, jetons de jeu), les crypto-actifs conformes au règlement MiCA (hors stablecoins et jetons de monnaie électronique) et les récompenses en nature plafonnées à 1 000€/an.
Pour une plateforme qui s’adresse à des turfistes habitués à raisonner en euros et en rapports, cette interdiction change profondément la donne. L’attractivité repose alors uniquement sur la valeur perçue des cartes numériques — une valeur volatile et dépendante d’une communauté active. Le cercle vertueux tourne facilement au cercle vicieux dès que la confiance s’effrite.
Un cadre qui avantage les gros acteurs
Le paradoxe est frappant : un cadre conçu pour permettre l’innovation risque de ne profiter qu’aux acteurs déjà établis. Les obligations de conformité représentent un coût fixe que seules des structures très capitalisées peuvent absorber. Sorare, PMU (via Stables), FDJ — ces acteurs ont les reins assez solides. Pour une start-up ayant levé un million d’euros au total, le compte n’y est pas.
À noter aussi que le décret impose aux opérateurs de jeux d’argent agréés (PMU, FDJ) de proposer leur offre JONUM sur un site distinct de leur plateforme de paris — une contrainte supplémentaire qui complexifie le paysage, même pour les gros.
Et maintenant ?
Epollon indique étudier « plusieurs options », dont une reprise par un tiers. Compte tenu du casting initial (FDJ et ZeTurf au capital, licences France Galop et Le Trot, 45 000 inscrits), un repreneur n’est pas impossible. Mais à quel prix, et dans quelles conditions pour les investisseurs Baltis ?
L’expérimentation JONUM court jusqu’en 2029. Il est trop tôt pour prédire son issue. Mais Jockiz aura eu le mérite involontaire de poser, dès les premières semaines, la question centrale : comment permettre à ces nouvelles formes de jeux numériques d’exister sans étouffer leur dynamique économique sous le poids de la conformité ?
Chronologie de l’affaire Jockiz
Le monde des courses hippiques continue de tourner — avec ou sans NFT. Pour ceux qui veulent vivre le turf au quotidien, retrouvez chaque jour nos pronostics Quinté du jour.










