Casino en ligne : pourquoi 40 % du marché suisse échappe à la loi (et ce qui attend la France).
Chez Tirage-Gagnant.com, nous couvrons la régulation des jeux d’argent depuis 2013. Et s’il y a bien un dossier que nous suivons avec attention, c’est celui de l’ouverture du marché français du casino en ligne. Pour comprendre ce qui attend la France, il faut d’abord comprendre ce qui s’est passé, et ce qui ne fonctionne pas chez nos voisins suisses, selon les données de nos confrères des Enjeux.com.
La Suisse, laboratoire européen du casino en ligne régulé
Le 1er janvier 2019, la Suisse franchissait le pas. La nouvelle Loi fédérale sur les jeux d’argent (LJAr), approuvée par référendum populaire en 2018, autorisait pour la première fois les casinos terrestres titulaires d’une concession à proposer des jeux de hasard en ligne. Un choix de modèle très clair : le ring-fencing.
Le principe est simple sur le papier : seuls les établissements physiques disposant d’une concession (de type A ou B) délivrée par le Conseil fédéral peuvent demander une extension pour exploiter un casino en ligne. Pas de licence pure-player, pas d’opérateur international admis au marché. La surveillance est confiée à la CFMJ (Commission fédérale des maisons de jeu), autorité indépendante rattachée au Département fédéral de justice et police.
Les résultats en termes de croissance du marché légal sont, il faut le reconnaître, impressionnants. En 2019, première année d’exploitation, les quatre premiers casinos en ligne autorisés (Baden, Lucerne, Davos, Pfäffikon) généraient un produit brut des jeux modeste de 23,5 millions de CHF. En 2023, ce chiffre bondit à 286 millions de CHF. En 2024, il atteint 309,9 millions de CHF, soit une progression de 8,5 % sur un an, avec 10 casinos en ligne en activité en Suisse.
En parallèle, les casinos terrestres voient leur produit brut des jeux s’éroder : 587,6 millions de CHF en 2024, en recul de 5,8 % sur un an. Le transfert de valeur du physique vers le numérique est une tendance lourde, observée dans tous les marchés régulés d’Europe. C’est d’ailleurs l’un des arguments récurrents des casinos français pour freiner la légalisation du casino en ligne dans l’Hexagone.
Le paradoxe des 40 % : quand la régulation ne suffit pas
Les chiffres de croissance du marché légal suisse sont flatteurs. Mais ils masquent une réalité beaucoup moins reluisante. Selon l’étude KPMG commandée par la Fédération Suisse des Casinos et publiée en 2024, les casinos en ligne illégaux ont généré en 2023 un produit brut des jeux d’environ 180 millions de CHF en Suisse, soit une part de marché d’environ 40 %.
Autrement dit, pour chaque franc joué sur un casino en ligne légal en Suisse, il y en a presque autant qui part vers des opérateurs offshore — basés à Malte, Curaçao, Gibraltar — qui ne paient ni impôt, ni taxe, et n’offrent aucune protection aux joueurs. Le manque à gagner pour l’AVS (assurance vieillesse et survivants, l’équivalent de notre retraite) est estimé à 75 millions de CHF par an.
Comment expliquer une telle persistance du marché noir, sept ans après la mise en place du cadre légal ?
Trois failles structurelles du modèle suisse
1. Le blocage DNS : un barrage en papier
La « LJAr » prévoit que les fournisseurs d’accès à Internet suisses doivent bloquer les sites de jeux non autorisés figurant sur les listes noires publiées par la CFMJ et la Gespa (l’autorité intercantonale compétente pour les loteries). En avril 2026, la liste de la CFMJ comptait 2 944 entrées. On estime cependant que plus de 8 000 sites de casino en ligne opèrent à l’échelle mondiale.
Le problème ? Le blocage DNS est, de l’aveu même de la CFMJ.
« techniquement limité dans son efficacité et peut généralement être contourné »
Un simple changement de DNS, un VPN, ou un miroir de site suffit à passer outre la restriction. D’après une enquête de SRF Investigativ, certains sites pourtant inscrits sur la liste noire restent parfaitement accessibles depuis la Suisse, avec possibilité de s’inscrire et de jouer.
2. Des délais de blocage excessifs
Le cas rapporté par la RTS en juillet 2025 est édifiant. Un ancien joueur compulsif, Simon, avait signalé à la CFMJ une entreprise basée à Malte exploitant plus de 80 sites illégaux de casino en ligne. Il a fallu neuf mois à la CFMJ pour vérifier et bloquer l’ensemble de ces domaines. La lourdeur administrative — publication requise dans la Feuille fédérale, vérifications avec les fournisseurs d’accès, processus techniques — ralentit considérablement la réaction. Le conseiller national Gerhard Pfister, président de la Fédération Suisse des Casinos, résume : la mise à jour de la liste noire tous les trois mois n’est pas suffisante.
Thomas Fritschi, chef du secrétariat de la CFMJ, le reconnaît avec une formule lapidaire.
« Créer un site de casino en ligne illégal est bien plus simple que de le faire bloquer. »
3. Le ring-fencing, force et faiblesse
Le modèle du ring-fencing, réserver le droit d’opérer en ligne aux seuls casinos terrestres a des vertus indéniables en matière de contrôle et de traçabilité. Mais il limite aussi mécaniquement l’offre légale. Avec seulement une dizaine de plateformes autorisées (et bientôt trois supplémentaires avec Locarno, Mendrisio et l’éventuel remplaçant de Saint-Moritz), le marché légal suisse ne peut tout simplement pas rivaliser en termes de catalogue de jeux, de bonus, et de fluidité d’expérience avec les mastodontes offshore qui proposent des milliers de titres.
Résultat : les mesures de protection sociale elles-mêmes deviennent une arme à double tranchant. Les casinos en ligne suisses sont tenus de vérifier la situation financière de leurs joueurs et d’exclure ceux qui ne sont pas en mesure de justifier leurs mises. KPMG souligne que cette obligation, pourtant louable, pousse une partie des joueurs exclus directement vers les plateformes illégales, qui n’appliquent aucune restriction de ce type.
« La part de marché élevée (40 %) des opérateurs illégaux, qui ont des taux d’imposition plus bas, ne bloquent pas les personnes et sont généralement beaucoup moins réglementés, entraîne une concurrence déloyale pour les casinos en ligne suisses. »
Et la France dans tout ça ? Le dernier grand marché fermé d’Europe
Traversons le Jura. En France, la situation est à la fois différente et étrangement similaire. Différente, parce que le casino en ligne y est purement et simplement interdit. La loi du 12 mai 2010, qui a ouvert les paris sportifs, les paris hippiques et le poker en ligne à la concurrence, a volontairement exclu les jeux de casino, machines à sous, roulette, blackjack de son périmètre. Seuls les 200 casinos terrestres sont autorisés à les proposer.
Similaire, parce que l’illégal y prospère tout autant, voire davantage. Selon l’étude ANJ-PwC publiée en 2022, près de 3 millions de personnes jouent chaque mois sur des sites de casino en ligne illégaux depuis la France. Le produit brut des jeux de cette activité non régulée est estimé entre 748 millions et 1,5 milliard d’euros. L’ANJ (Autorité nationale des jeux) évalue le manque à gagner fiscal à environ 1 milliard d’euros par an.
La France se retrouve dans une situation ubuesque : avec Chypre, elle est le dernier pays de l’Union européenne à ne pas avoir régulé les jeux de casino en ligne. Et comme le souligne avec force le sénateur Pierre-Jean Verzelen dans sa question écrite au gouvernement publiée en mai 2025, « la stratégie actuelle est un échec complet : le marché illégal est désormais supérieur au marché légal ».
• PBJ légal : 309,9 M CHF (2024)
• Part illégale : ~40 % du marché
• Blocage DNS de 2 944 sites
• Impôt reversé à l’AVS : 358 M CHF
• PBJ illégal estimé : 0,7 à 1,5 Md €
• Part illégale : 100 % (pas de légal)
• 3 M+ de joueurs / mois sur l’illégal
• Manque à gagner fiscal : ~1 Md €/an
L’épisode raté de la légalisation à la française
Octobre 2024 restera comme une date charnière. Le gouvernement Barnier dépose un amendement surprise au projet de loi de finances 2025, instituant ni plus ni moins que la légalisation des casinos en ligne, assortie d’un prélèvement sur le produit brut des jeux. Le montant attendu : un milliard d’euros de recettes fiscales annuelles. La méthode ? Expéditive, sans concertation préalable.
La levée de boucliers est immédiate et unanime. Les groupes de casinos terrestres, regroupés dans Casinos de France, dénoncent « un choix totalement irréfléchi ». 130 maires, dont le président de l’AMF David Lisnard, signent une tribune : « N’ouvrez pas la boîte de Pandore des casinos en ligne ! ». La Fédération Addiction qualifie l’initiative d’« irresponsable ». Même l’ANJ, pourtant favorable sur le principe à une régulation, émet des réserves sur la méthode.
Le gouvernement rétropédale en quelques jours et retire l’amendement. Le ministre du Budget Laurent Saint-Martin lance en novembre 2024 une concertation structurée autour de trois groupes de travail : prévention des addictions, protection des personnes et lutte contre les flux illicites, impacts économiques et territoriaux.
Mais l’histoire politique en décide autrement. La motion de censure qui renverse le gouvernement Barnier suspend la concertation. En 2026, le dossier est toujours en suspens. Le nouveau gouvernement n’a pas encore officiellement relancé le processus, même si des voix continuent de se faire entendre au Parlement.
Que nous apprend le modèle suisse pour la législation française ?
Chez Tirage-Gagnant.com, nous suivons ce dossier avec un regard à la fois technique et pragmatique. L’expérience suisse offre au moins cinq enseignements majeurs pour le législateur français.
Notre analyse : ce que la France doit faire (et ne pas faire)
Soyons clairs : le statu quo français est intenable. L’interdiction du casino en ligne ne protège personne. Elle laisse 3 millions de joueurs sans filet de sécurité, alimente des organisations basées dans des juridictions opaques, et prive l’État de recettes fiscales substantielles. L’argument « on interdit pour protéger » est un leurre quand la prohibition ne fonctionne manifestement pas.
Mais la Suisse nous montre aussi qu’une légalisation mal calibrée ne résout pas tout. Le modèle helvétique, malgré ses qualités (traçabilité, reversement à l’AVS, cadre institutionnel solide), laisse encore 40 % du gâteau aux opérateurs illégaux. La France ne peut pas se permettre de reproduire cette erreur.
2. Fixer une fiscalité incitative mais responsable, plus proche des 20-25 % sur le PBJ (à l’image du Danemark ou de l’Italie) que des 55,6 % envisagés en 2024. Un taux trop élevé condamne l’offre légale à être structurellement moins attractive que l’illégal — exactement le piège dans lequel la Suisse est tombée.
3. Combiner le blocage DNS avec le blocage des transactions financières, en interdisant aux émetteurs de cartes bancaires et aux établissements de paiement de traiter des transactions vers des opérateurs non agréés. L’Italie et l’Allemagne ont ouvert la voie.
4. Doter l’ANJ de pouvoirs de blocage en temps réel, sans passer par la publication au Journal officiel. La CFMJ suisse a démontré que la lourdeur administrative était l’alliée des opérateurs illégaux.
5. Prévoir une période de transition, conforme à la proposition de loi Latombe de 2023, qui accorde aux casinos terrestres une exclusivité initiale de quelques années pour développer leur offre en ligne, avant une ouverture plus large. Cela protège les 60 000 emplois du secteur tout en préparant l’évolution du marché.
6. Investir massivement dans la prévention, avec des plafonds de mises hebdomadaires, une limitation de la vitesse de jeu, l’interdiction de l’autoplay, et des moyens accrus pour l’ANJ en matière de détection des comportements à risque. Le Directeur juridique de l’ANJ, Frédéric Guerchoun, le rappelait sur le Club des Juristes : les jeux de casino en ligne « sont habituellement regardés comme les plus dangereux jeux d’argent et de hasard ».
65 000 milliards de raisons de ne plus attendre
Nous n’utilisons pas le terme « urgence » à la légère. Mais quand on additionne les 3 millions de joueurs français exposés chaque mois à des sites sans protection, le milliard d’euros de recettes fiscales qui s’évaporent, et la montée en puissance des technologies de contournement (VPN, cryptomonnaies, applications mobiles), on comprend que chaque année d’inaction aggrave le problème.
En Suisse, malgré 38 perquisitions record en 2024 et 358 millions de CHF reversés à l’AVS, la CFMJ court toujours après un marché illégal qui se renouvelle plus vite qu’il ne peut être bloqué. Le paradoxe est cruel : le modèle suisse fonctionne, mais pas assez bien.
La France a l’avantage de partir avec sept ans de recul sur l’expérience helvétique. Elle dispose aussi d’un régulateur, l’ANJ, dont l’expertise est reconnue en Europe. Et elle a un tissu de casinos terrestres solide qui, après leur réticence initiale, reconnaissent désormais que le digital est un relais de croissance inévitable. Le groupe Partouche affichait encore un PBJ en hausse de 5,1 % en 2025, à 748,3 millions d’euros. Barrière a obtenu la condamnation de Meta pour publicité illégale de casinos en ligne en janvier 2026. Ces acteurs sont prêts — à condition qu’on leur donne un cadre juste.
La question n’est plus de savoir si la France légalisera le casino en ligne, mais quand et comment. Le modèle suisse prouve qu’il faut aller au-delà du simple blocage DNS et du ring-fencing strict. La France a les cartes en main pour construire un modèle plus ambitieux — à condition de ne plus tergiverser.










