Casino : Betclic rachète JOA et ses 33 établissements, un séisme à 430 millions d’euros
JOA en chiffres
Betclic : Un pure player du digital qui rachète du béton
Depuis quinze ans, le scénario était toujours le même, les opérateurs physiques couraient après le numérique. Les casinotiers lançaient leurs plateformes de paris, la FDJ investissait des fortunes dans son application mobile, chacun tentait de trouver sa place sur internet. Avec le rachat de JOA, Betclic prend le chemin exactement inverse : né sur le web, le groupe achète aujourd’hui du béton, des machines à sous et des tapis de blackjack.
Ce n’est pas un cas isolé. À l’été 2025 déjà, le géant autrichien Novomatic s’était offert les onze casinos du groupe Vikings pour préparer, lui aussi, l’arrivée du casino en ligne en France. D’un côté comme de l’autre, la logique est identique : un mastodonte du jeu en ligne met la main sur un acteur traditionnel du jeu physique. Sauf que dans le cas de Banijay, la prise est autrement plus grosse, puisque JOA figure sur le podium des casinotiers français.
Dans l’autre sens, la FDJ avait ouvert le bal fin 2024 en rachetant Kindred, la maison mère d’Unibet, pour 2,45 milliards d’euros. Une opération qui a fait bondir la part du numérique dans son activité (d’environ 12 % à 34 %) et donné naissance à FDJ United. Résultat, deux des plus gros ensembles européens du jeu se pilotent désormais depuis la France.
JOA, numéro 2 en casinos mais numéro 3 en revenus
Dans la presse, JOA est souvent présenté comme le numéro deux français des casinos. C’est vrai, mais uniquement en nombre d’établissements. Avec ses 33 casinos répartis sur tout le territoire, le groupe devance effectivement Barrière et ne s’incline que devant Partouche (38 casinos). En revanche, sur le nerf de la guerre, le produit brut des jeux, JOA redescend à la troisième marche du podium, derrière Barrière et Partouche. La raison ? Le casino d’Enghien-les-Bains, seul établissement d’Île-de-France en dehors des cercles de jeux, et propriété de Barrière, pèse à lui seul un chiffre d’affaires colossal.
Le trio de tête des casinotiers français
Un classement qui change selon le critère retenu
Classement par nombre de casinos en France. Produit brut des jeux (PBJ) : Barrière devance Partouche et JOA. Nombre d'établissements de Barrière approximatif.
L’histoire de JOA est celle d’une longue mue. Né en 1948 sous le nom de groupe Moliflor, fondé par Adrien Molinier, l’ensemble prend le nom de JOA en 2008. Passé sous le contrôle des fonds Blackstone et Kings Park Capital en octobre 2017, il a musclé son réseau en absorbant les huit casinos du groupe Emeraude en 2019, un coup qui lui a permis de passer de 24 à 33 établissements et de doubler Barrière en nombre. Le groupe était même encore en pleine expansion il y a quelques mois, avec l’ouverture en mars 2026 du casino de Saumur, le tout premier du Maine-et-Loire. Aujourd’hui, ce sont plus de 3 700 machines à sous et près de 200 tables de jeu qui changent de mains. Bonne nouvelle pour les équipes : Laurent Lassiaz reste aux commandes de JOA, et Banijay assure qu’aucun bouleversement n’est prévu pour les salariés ni pour la clientèle.
Banijay, une machine à consolider lancée à pleine vitesse
Derrière l’appli au logo rouge de Betclic se cache un empire bien plus vaste. Banijay Group, fondé par Stéphane Courbit (via sa holding Lov Group Invest) et coté à Amsterdam depuis quatre ans, marche sur deux jambes depuis sa fusion avec Betclic en 2022 : la production de contenus télé d’un côté (numéro un mondial parmi les producteurs indépendants, avec des formats comme Black Mirror ou MasterChef), les jeux et paris sportifs en ligne de l’autre. Cette seconde activité, regroupée sous Banijay Gaming, pèse déjà près de la moitié des revenus du groupe et 55 % de ses profits, selon Le Journal du Net.
Les chiffres disent l’appétit du groupe. La division gaming a réalisé 1,59 milliard d’euros de revenus en 2025, avec une marge d’EBITDA de 26,7 %, la plus élevée du groupe. Et la cadence des acquisitions ne faiblit pas.
Trois ans de conquête express
Dans son communiqué, Banijay revendique sans détour vouloir « bâtir un leader européen diversifié du gaming ». Avec JOA, la pièce du jeu physique s’ajoute à un puzzle qui compte déjà Betclic (leader du pari sportif en France, valorisé à 4,8 milliards d’euros lors de l’opération Tipico) et Tipico. Le groupe réunit désormais paris sportifs, poker, paris hippiques et casinos terrestres sous un même toit.
Le vrai enjeu : se placer avant le casino en ligne
Reste la vraie question, pourquoi payer aussi cher pour du béton quand on est né sur internet ? La réponse tient en trois mots : casino en ligne. En France, les jeux de casino sur internet (machines à sous, roulette, blackjack) restent purement et simplement interdits. La loi du 12 mai 2010 n’a ouvert à la concurrence que les paris sportifs, les paris hippiques et le poker. Au sein de l’Union européenne, seule Chypre partage encore cette interdiction.
Sauf que le marché illégal, lui, prospère. Une étude PwC commandée par l’ANJ évaluait dès 2023 cette offre clandestine entre 748 millions et 1,5 milliard d’euros de produit brut des jeux, et plusieurs estimations évoquent plus de cinq millions de Français ayant misé sur des sites non autorisés en 2025. De quoi aiguiser l’appétit de Bercy. À l’automne 2024, un amendement gouvernemental avait bien tenté d’ouvrir la brèche avant d’être retiré en catastrophe face au front commun des casinotiers et des maires.
Le débat est revenu avec le budget 2026, et un projet de taxation à 55,6 % du produit brut des jeux, sans plus de succès pour l’instant. La plupart des observateurs situent désormais une éventuelle légalisation du casino en ligne entre 2027 et 2029.
C’est là que le rachat de JOA prend tout son sens. En détenant à la fois un champion du digital et un vaste réseau de casinos, Banijay n’a plus à choisir son camp. Le groupe peut plaider pour un adossement des futures licences aux réseaux physiques, une formule qui rassure les maires soucieux de leurs emplois locaux, tout en étant l’un des rares à disposer de la compétence numérique qu’elle suppose. Un atout politique loin d’être neutre : Nicolas Béraud, fondateur de Betclic et patron de Banijay Gaming, préside aussi l’AFJEL (Association française des jeux en ligne), où il a été réélu en janvier 2026. Le jour où le dossier reviendra sur la table, le groupe sera assis des deux côtés.
Un calendrier semé de trois embûches réglementaires
Attention toutefois : rien n’est encore signé définitivement. Ce que Banijay a paraphé le 6 juillet, c’est une promesse d’achat portant sur la totalité du capital de JOA. Le prix, lui, reste confidentiel. Avant le closing, attendu au second semestre 2026, l’opération devra franchir trois obstacles réglementaires.
Le jeu responsable pèsera lourd dans l’instruction du dossier. Le précédent Tipico, dont le rachat avait été assorti de conditions strictes, rappelle que le régulateur reste vigilant. Une chose est sûre : en un peu plus d’un an, un simple spécialiste français du pari en ligne s’est mué en géant européen présent sur les paris sportifs, le poker, l’hippique et, bientôt, le casino en dur. Le pari est audacieux.










