Paris Sportifs : l’ANJ veut limiter la pression publicitaire pendant la Coupe du Monde 2026
Des « pauses fraîcheur » qui font monter la température
C’est une décision de la FIFA qui n’est pas passée inaperçue du côté du régulateur français des jeux d’argent. Le 7 décembre 2025, l’instance internationale du football a annoncé l’instauration de pauses d’hydratation de trois minutes à chaque mi-temps de chaque match du Mondial 2026. Concrètement, l’arbitre interrompra le jeu à la 22e minute de chaque période pour permettre aux joueurs de se réhydrater, quelle que soit la météo ou la température dans le stade.
Manolo Zubiria, directeur compétition pour la Coupe du Monde 2026, a précisé lors d’une réunion à Washington que ces pauses seraient systématiques, « indépendamment de l’endroit où se déroule la rencontre, de la température ou de la présence d’un toit ». La FIFA présente cette mesure comme un geste en faveur du bien-être des joueurs, dans la lignée de ce qui avait déjà été expérimenté lors de la Coupe du Monde des Clubs 2025 aux États-Unis.
Mais derrière la question de l’hydratation se cache un enjeu économique considérable. David Larramendy, président du groupe M6 — diffuseur des 54 meilleures affiches du tournoi en France — l’a confirmé au journal Le Monde : une minute de publicité sera commercialisée lors de chacune de ces pauses. De quoi offrir aux annonceurs un accès inédit au cœur même du spectacle sportif, une pratique qui rappelle le découpage en quarts-temps du sport professionnel nord-américain.
+25 % de budgets promotionnels : l’ANJ dit stop
C’est précisément cette perspective qui a renforcé les préoccupations de l’ANJ. En examinant les stratégies promotionnelles 2026 des opérateurs de jeux d’argent et de hasard, le régulateur a constaté une hausse de plus de 25 % de leurs budgets promotionnels. Les opérateurs justifient cette augmentation par un calendrier sportif particulièrement dense, avec la Coupe du Monde pour point d’orgue.
La réponse de l’ANJ est sans ambiguïté : elle a demandé à l’ensemble des opérateurs de ne pas dépasser les budgets annoncés. Le message vaut autant pour les dépenses média classiques (télévision, affichage, digital) que pour les gratifications financières — les fameux bonus — qui représentaient déjà 60 % des budgets promotionnels globaux du secteur, en hausse de 23 % l’an dernier.
Le communiqué de l’ANJ pointe en outre l’introduction de « 2 minutes de pauses publicitaires supplémentaires au cours de chaque match » et les risques qui en découlent pour les joueurs les plus vulnérables, en particulier les jeunes adultes. Un signal fort, dans la continuité de la politique de « désintensification » publicitaire menée depuis l’Euro 2021.
15,3 %
Jeu problématique chez les parieurs sportifs
18 %
Des 18-24 ans jouent aux paris sportifs
74,9 %
Des parieurs sportifs jouent en ligne
104
Matchs au programme du Mondial 2026
M6 fait un geste, l’ANJ veut que ça fasse école
Bonne nouvelle dans ce paysage tendu. Après un échange entre l’ANJ et l’ADMTV — l’association qui regroupe la totalité des régies publicitaires des éditeurs de télévision et des services de streaming — le régulateur a appris qu’un « diffuseur majeur » avait décidé de ne pas commercialiser les pauses fraîcheur aux annonceurs du secteur des jeux d’argent. Si le communiqué officiel ne cite aucun nom, le site spécialisé CB News a confirmé qu’il s’agit bien de M6.
Le diffuseur s’est également engagé à respecter les chartes de bonne conduite établies depuis 2022 par l’ARCOM, l’ANJ et l’ARPP. L’ANJ « en prend bonne note » mais ne s’arrête pas là. Elle appelle l’ensemble des acteurs concernés, diffuseurs comme opérateurs, à faire preuve de modération dans la valorisation de ces nouveaux espaces publicitaires, y compris dans l’activation de leurs partenariats sportifs.
Par ailleurs, le régulateur réitère un rappel ferme : les diffuseurs doivent respecter les règles d’interdiction de la publicité pour les offres illégales de jeux d’argent, et en particulier les casinos en ligne. Ces derniers demeurent interdits en France, mais leur publicité continue de s’afficher sur les écrans et les réseaux sociaux à l’approche de chaque grand événement sportif.
🌍 Le saviez-vous ?
Le whistle to whistle ban — l’interdiction de la publicité pour les jeux d’argent cinq minutes avant, pendant et cinq minutes après un événement sportif — est en vigueur au Royaume-Uni depuis 2019. Selon la Fédération Addiction, cette mesure a permis de réduire de 97 % le nombre de spots publicitaires de paris sportifs vus par les mineurs de moins de 17 ans à la télévision. L’ANJ demande au législateur français de s’en inspirer.
Coupe du Monde 2022 : les leçons du Mondial au Qatar
Pour mesurer les enjeux de 2026, un retour sur le précédent grand rendez-vous mondial s’impose. Lors de la Coupe du Monde 2022 au Qatar, les paris sportifs en ligne avaient atteint des niveaux records en France : 597 millions d’euros de mises et 70 millions d’euros de produit brut des jeux (PBJ). Cela représentait une hausse de 56 % par rapport au Mondial 2018, où 366 millions d’euros avaient été engagés.
La seule finale France-Argentine avait généré plus de 50 millions d’euros de mises, soit 13 millions de plus que le précédent record établi lors de France-Croatie en 2018. Et parmi les nouveaux parieurs recrutés pendant le tournoi, 53 % avaient entre 18 et 24 ans — un chiffre qui en dit long sur la cible prioritaire du marketing des opérateurs.
Autre enseignement marquant : 70 % des comptes joueurs actifs pendant le Mondial affichaient un bilan négatif, et seulement 1 % avaient gagné plus de dix fois leur mise. L’ANJ soulignait à l’époque que les contenus publicitaires s’étaient « normalisés » grâce aux chartes signées en novembre 2022, avec moins de mises en avant de signes extérieurs de richesse ou de fausses promesses d’ascension sociale. Mais le régulateur pointait déjà deux failles : le recours massif au sponsoring d’émissions et l’utilisation d’influenceurs.
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| Indicateur | Mondial 2018 | Mondial 2022 | Mondial 2026 |
|---|---|---|---|
| Nombre d’équipes | 32 | 32 | 48 |
| Nombre de matchs | 64 | 64 | 104 |
| Mises paris sportifs (France) | 366 M€ | 597 M€ | ? |
| Record mises sur un match | 38 M€ | 51 M€ | — |
| Pauses publicitaires en match | Mi-temps | Mi-temps | Mi-temps + 2 pauses |
| Durée de la compétition | 32 jours | 29 jours | 39 jours |
2026 : un Mondial inédit, des risques démultipliés
Le Mondial 2026 s’annonce comme un événement d’une ampleur jamais vue dans l’histoire de la Coupe du Monde. Première édition à 48 équipes, la compétition comptera 104 matchs répartis du 11 juin au 19 juillet dans 16 villes situées aux États-Unis, au Canada et au Mexique. Davantage de matchs signifie mécaniquement davantage de créneaux de paris, davantage de publicités et davantage d’exposition pour les joueurs vulnérables.
L’étude EROPP 2023 de l’OFDT, citée par l’ANJ dans son communiqué, apporte un éclairage précieux sur l’état du jeu en France. Plus de la moitié des adultes (51,6 %) ont misé de l’argent à un jeu d’argent et de hasard en 2023, un chiffre en hausse de 4,6 points par rapport à 2019. Parmi les parieurs sportifs, les pratiques à risque sont particulièrement marquées : près d’un quart (25,7 %) jouent au moins une fois par semaine, et surtout, 74,9 % d’entre eux jouent en ligne — un terrain où la publicité numérique est omniprésente et bien plus difficile à réguler que les spots télévisés.
Le profil des parieurs sportifs confirme l’inquiétude du régulateur. Les hommes sont près de six fois plus nombreux que les femmes à pratiquer les paris sportifs, et la tranche des 18-24 ans représente la population la plus exposée. En 2022, lors du Mondial au Qatar, cette classe d’âge représentait déjà 53 % des nouveaux comptes ouverts sur les plateformes de paris en ligne.
📋 Ce que demande l’ANJ — Résumé des mesures
| Aux opérateurs | Ne pas dépasser les budgets promotionnels annoncés pour 2026 |
| Aux diffuseurs | Modérer la commercialisation des pauses fraîcheur auprès du secteur JAH |
| Aux diffuseurs (rappel) | Respecter l’interdiction de la publicité pour les casinos en ligne illégaux |
| Au législateur | Instaurer le « whistle to whistle ban » et renforcer l’encadrement du sponsoring sportif |
Du coup de sifflet au coup de semonce
Depuis l’Euro 2021, qui avait marqué un tournant avec une pression publicitaire jugée « inédite » par le régulateur, la France a mis en place un arsenal de chartes, de recommandations et de lignes directrices pour encadrer la communication des opérateurs de paris sportifs. Mais l’ANJ reconnaît elle-même les limites de ces outils non contraignants : seule une intervention du législateur pourrait rendre obligatoire le whistle to whistle ban et instaurer un cadre véritablement protecteur.
En attendant, M6 a montré l’exemple en excluant volontairement les opérateurs de jeux d’argent des nouvelles pauses fraîcheur. L’ANJ espère que ce geste de responsabilité fera des émules parmi les autres diffuseurs et les opérateurs eux-mêmes. Car si les paris sportifs font partie intégrante du spectacle footballistique pour des millions de Français, il reste essentiel que cette pratique demeure un divertissement — et non un piège tendu en plein temps additionnel.
Une chose est certaine : avec 104 matchs au programme, 48 nations en lice et des pauses publicitaires inédites, la Coupe du Monde 2026 s’annonce comme le plus grand test jamais imposé à la régulation française des jeux d’argent.










