Casino de Bruxelles : la concession de Napoleon Games menacee de suspension, le bourgmestre vise pour conflit d’interets
La Régie foncière de la Ville chiffre le contrat à 750 millions d’euros hors TVA sur quinze ans, soit le chiffre d’affaires attendu de l’exploitant sur toute la durée. La RTBF évalue la rentrée annuelle pour la Ville autour de 10 millions d’euros. L’établissement du boulevard Anspach est le plus grand et le plus rentable de Belgique. Il détient l’une des neuf licences de classe I du royaume.
Le dossier en 30 secondes
Aucune suspension n'a été prononcée à ce stade. L'avis de l'auditeur ne lie pas le juge.
Un avis d'auditeur, pas encore une suspension
Viage, l'exploitant sortant, a attaqué la motivation de la Ville. L'auditeur général lui a donné raison sur ce terrain.
Viage exploite le casino de Bruxelles depuis 2010. La société est une filiale du groupe autrichien Casinos Austria International. Arrivée deuxième de l’appel d’offres, elle a introduit un recours en référé devant le Conseil d’État pour faire suspendre la décision communale.
Son argumentaire tenait en un mot, la motivation. Selon Le Soir, cité par Les Enjeux, l’auditeur général a largement suivi cette lecture le vendredi 21 août. La Ville n’aurait pas suffisamment expliqué son choix. L’avis relève aussi des manquements du pouvoir adjudicateur au regard du droit européen, dont le détail reste inconnu à ce jour.
Trois points d'écart, un seul critère qui a tout fait
Le collège des bourgmestre et échevins a retenu ECK NV, la société derrière la marque Napoleon Games, parmi six offres. La note finale place le lauréat à 91,02 sur 100, contre 87,74 pour Viage.
Notes finales des deux premières offres
Napoleon Games (ECK NV)91,0/100
Retenue par le collège le 17 juillet 2026, parmi six offres déposées.Viage (Casinos Austria International)87,7/100
Exploitant du site depuis 2010, à l’origine du recours en référé.
Un seul critère a creusé l’écart, celui de la vision proposée pour l’avenir du site. Napoleon Games y récolte 30 points, Viage 20. Sans lui, le classement bascule dans l’autre sens.
Là est le point de rupture. Une note qualitative reste une appréciation d’agent. Elle se discute, elle ne se calcule pas. Quand elle emporte à elle seule un contrat de quinze ans, la Ville doit pouvoir écrire, ligne à ligne, ce qui vaut dix points d’écart entre deux projets. Le rapport d’examen des offres, que Le Soir dit avoir consulté, n’y parvient pas.
Viage attaque la copie rendue par la Ville, pas le nom du lauréat.
Le bourgmestre visé par un signalement pour conflit d'intérêts
Le lundi 24 août, le conseiller communal Benoît Hellings (Ecolo) a introduit auprès de la secrétaire communale une notification de présomption d’infraction au code de déontologie et d’éthique de la Ville. Le texte a été voté le 29 juin 2026, dix-huit jours avant l’attribution. Il interdit à un mandataire local d’utiliser son influence ou sa voix pour servir l’intérêt d’une organisation dans laquelle il est directement ou indirectement impliqué.
Le grief repose sur une double casquette. Philippe Close siège au conseil d’administration du RSC Anderlecht comme administrateur indépendant. Napoleon Games est l’un des principaux sponsors du club. Le 17 juillet, le collège présidé par le bourgmestre a choisi ECK pour exploiter le casino. Pour l’élu écologiste, Philippe Close aurait dû se déporter de toute la procédure de désignation.
« On n’achète pas la ville de Bruxelles », déclare-t-il à la RTBF, qui rapporte qu’il tient le conflit d’intérêts pour manifeste. Auprès de L’Echo, il parle d’une violation flagrante du code adopté deux mois plus tôt.
L’accusation s’arrête à la déontologie. Benoît Hellings dit ne pas mettre en cause un enrichissement personnel du bourgmestre. Il lui reproche une posture qui jette le doute sur la régularité de l’attribution, au moment précis où cette régularité se plaide devant le Conseil d’État. Selon Le Soir et L’Echo, repris par BX1, les liens entre le club de football et son sponsor figuraient dans la candidature comme argument de valorisation du site.
Silence devant la RTBF, défense dans La Dernière Heure
Contacté par la RTBF, Philippe Close n’a pas souhaité faire de commentaire. Même réponse auprès du Soir et de L’Echo, qui ont sorti le dossier. La Libre écrit qu’il refuse de commenter tout en niant l’existence d’un conflit d’intérêts. Refuser de répondre au service public audiovisuel national, sur un contrat à 750 millions d’euros, laisse le récit à l’accusation pendant vingt-quatre heures. C’est un choix de communication, et il coûte.
Le bourgmestre a fini par livrer sa version, ailleurs. Auprès de La Dernière Heure, il rappelle que la Ville travaille depuis vingt ans avec Viage et qu’un bourgmestre de Bruxelles ne peut pas n’avoir de relation avec personne. Sur la procédure, il renvoie la décision à un comité de sélection. « Nous avons juste entériné cette sélection », déclare-t-il au quotidien. Une source proche du dossier, non étiquetée PS, indique par ailleurs à La Libre que Philippe Close n’a pas siégé au jury chargé d’examiner et de classer les offres.
Le Conseil d’État ne tranchera pas ce point. Le référé examine la motivation écrite d’un marché public, pas la présence du bourgmestre dans la salle au moment du vote. Les deux procédures avancent en parallèle, devant deux autorités différentes, et aucune ne dira si l’autre avait raison.
Ce que le contentieux ne traite pas, les serveurs et le taux de 11 %
Le piétonnier n’explique qu’une part du prix. Le reste tient à la licence A+ et au taux bruxellois de 11 % sur le jeu en ligne, quand la Flandre taxe à 15 % et que la Wallonie s’aligne. La taxe suit le lieu d’exploitation du serveur. Ces quatre points valent donc une marge supplémentaire pour l’opérateur qui héberge son infrastructure dans la capitale.
Les faits ont suivi l’attribution. Des documents révélés par L’Echo montrent qu’ECK transfère à Bruxelles son siège social et ses serveurs de jeu en ligne, jusqu’ici installés en Flandre. Selon Les Enjeux, la Région bruxelloise, qui attend 37,6 millions d’euros de recettes de jeux en 2026, refuse de bouger son taux, son ministre du Budget jugeant qu’aucun accord interrégional ne l’y contraint.
Geler la concession gèle aussi ce déménagement fiscal. Et rouvre une question posée depuis mars. La licence A+ du site, exploitée en ligne sous la marque Betano, appartient-elle au concessionnaire du moment ou à son titulaire actuel ? Deux mécanismes, quinze ans chacun, deux autorités. Une désynchronisation des calendriers ferait sortir le dossier du périmètre communal pour l’envoyer au fédéral, sous le regard de la Commission des jeux de hasard.
Casino de Bruxelles : quatre mois pour une bascule qui n'est plus garantie
Viage doit vider les lieux avant le 31 décembre. Quatre mois, donc, pour déménager 14 300 mètres carrés et près de 200 salariés, dans un établissement qui reçoit plus de 310 000 visiteurs par an. Une suspension tomberait au milieu de cette opération.
Super, ex-Superbet, détient Napoleon Games depuis 2021. Le groupe tient déjà le casino de Knokke-Heist et vingt-cinq salles de jeux automatiques en Belgique, pour environ 400 personnes. Bruxelles lui confierait deux des neuf licences de classe I du pays. Cette prise reste suspendue à l’arrêt.
Trois portes de sortie, aucune confortable pour le casino de Bruxelles
Les options de la Ville de Bruxelles si le juge suit l'auditeur
Une suspension ne détruit pas la décision, elle la gèle. Chacune des voies restantes rouvre un risque de recours.
La Ville s’est mise dans cette position en signant vite un contrat de quinze ans mal argumenté. Le volet déontologique, lui, se jouera devant la secrétaire communale et dans l’enceinte du conseil communal, sur un tout autre calendrier.










