Polymarket bloqué en France : l’ANJ coupe l’accès à un site suivi par 205 000 Français
Il aura fallu vingt mois. Depuis novembre 2024 et le pari record d’un trader français sur la victoire de Donald Trump, l’Autorité nationale des jeux tournait autour de Polymarket sans jamais frapper vraiment. C’est chose faite, le 16 juillet 2026, le président du régulateur a ordonné aux fournisseurs d’accès à Internet français de bloquer l’accès au site. Une première pour un marché de prédiction en France, annoncée à quelques jours de la finale d’une Coupe du monde où un concurrent s’affiche, lui, sur les panneaux LED des stades et sur les écrans de M6.
Ce que l'ANJ a ordonné le 16 juillet
La mesure est brutale dans sa simplicité, les fournisseurs d’accès à Internet français doivent couper la route vers polymarket.com. Le régulateur active son pouvoir de blocage administratif, celui-là même qu’il utilise à la chaîne contre les sites de casino offshore. Le communiqué, publié le 17 juillet, ne nomme pas le signataire, mais c’est Pascal Chevremont, nommé par décret le 22 juin 2026 en remplacement d’Isabelle Falque-Pierrotin, qui préside désormais l’Autorité. Le dossier Polymarket figure donc parmi ses premiers grands arbitrages.
Le blocage en quatre chiffres
Ces chiffres, issus des relevés Similarweb cités par l’ANJ, racontent l’essentiel, malgré un géoblocage en place depuis fin 2024, l’audience française de Polymarket n’a jamais cessé de grimper. Le régulateur le reconnaît sans détour : le dispositif installé par l’éditeur, la société panaméenne Adventure One QSS Inc., empêchait les transactions financières depuis la France mais donnait lieu, en pratique, à des contournements.
La nuance n’est pas cosmétique. Elle ouvre une brèche que le régulateur pourra rouvrir demain contre n’importe quel acteur du secteur, y compris ceux qui n’acceptent pas un centime français.
Vingt mois de bras de fer
Entre-temps, un chiffre a fait basculer le dossier dans une autre dimension : lors de l’élection présidentielle américaine de 2024, Polymarket avait enregistré 3,6 milliards de dollars de volume sur le seul marché électoral, et anticipé correctement la victoire de Donald Trump là où plusieurs modèles statistiques se trompaient. De quoi transformer une curiosité crypto en outil d’analyse politique cité par les rédactions. Et de quoi, aussi, brouiller la frontière entre le pari et l’investissement, exactement ce que redoute l’ANJ.
Quand la météo de Roissy devient un marché truqué
C’est le passage le plus déroutant du communiqué. Certains paris proposés sur la plateforme apparaissaient faussés. En cause : les marchés portant sur la température maximale à Paris, réglés à partir des relevés d’un unique capteur de Météo-France installé aux abords de l’aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle. À deux reprises en avril 2026, ce capteur a enregistré des pics de température de plusieurs degrés en quelques minutes, franchissant précisément les seuils sur lesquels des parieurs avaient massivement misé, alors que toutes les autres sources donnaient des valeurs bien plus basses.
Repérées par les bénévoles de l’association Infoclimat, ces anomalies ont conduit Météo-France à déposer plainte pour altération du fonctionnement d’un système de traitement automatisé de données. Le 4 mai 2026, le parquet de Paris a ouvert une enquête, confiée à l’Office anti-cybercriminalité. Polymarket a depuis basculé ses marchés parisiens sur les données d’une autre station.
C’est précisément l’argument de fond du régulateur depuis février : ces plateformes cumulent les caractéristiques addictives des jeux d’argent en ligne (ouvertes 24 heures sur 24, sans limitateur de mise, sans limite de temps) sans aucune des protections imposées au marché légal. Avec, en prime, une illusion redoutable : celle de l’investissement. Le joueur ne parie pas, il « prédit l’actualité mieux que les autres ». Plus il se croit compétent, plus il joue.
La France rejoint un peloton déjà fourni
Loin d’être une lubie hexagonale, le blocage français s’inscrit dans un mouvement large. L’ANJ recense douze pays européens ayant déjà restreint ou bloqué les marchés prédictifs : Allemagne, Belgique, Roumanie, Suisse, Pologne, Pays-Bas, Grèce, Italie, Portugal, Espagne, Ukraine et République tchèque. Hors d’Europe, le tableau est nettement plus contrasté.
Polymarket face aux régulateurs
Les approches divergent selon les juridictions
Sources : Autorité nationale des jeux (communiqués du 24 février et du 17 juillet 2026).
Le cas américain mérite un arrêt. Depuis novembre 2025, Polymarket y est autorisé par la CFTC, le régulateur des marchés à terme, à proposer ses paris aux résidents américains. Mais le Nevada Gaming Control Board a assigné la plateforme en justice, estimant que ses marchés de prédiction constituent bel et bien des jeux d’argent illégaux et doivent être bloqués. Fédéral contre fédéré, produit financier contre pari : toute l’ambiguïté du modèle tient dans cette contradiction. C’est cette nature hybride, reconnaît d’ailleurs l’ANJ, qui explique la mosaïque de réponses réglementaires à travers le monde.
Pendant ce temps, sur les écrans de M6
Voilà l’angle mort. Le 14 juillet, 15 millions de Français environ étaient devant la demi-finale du Mondial, France-Espagne, retransmise par beIN Sports et M6. Défaite 0-2, but précoce, soirée triste. Et tout autour de la pelouse, sur les panneaux LED, un logo revenait en boucle : ADI Predictstreet.
Cette plateforme de marchés prédictifs est adossée au conglomérat émirati IHC, dans l’orbite de la famille régnante d’Abou Dhabi. Elle est partenaire officiel de la Coupe du monde 2026 depuis le 2 avril, dans une catégorie de sponsoring que la FIFA a créée pour l’occasion : « Official Prediction Market Partner ». Licenciée à Gibraltar au printemps 2026, elle n’est agréée nulle part en France. Elle relève donc exactement du même régime que Polymarket. Sa publicité, diffusée à des millions de téléspectateurs français, devrait par conséquent être illicite.
En France, silence radio jusqu’ici. Interrogée par nos confrères d’Enjeux, qui ont sorti le dossier le 15 juillet, l’ANJ a indiqué que le sujet serait évoqué dans un premier bilan post-Coupe du monde. La responsabilité, il est vrai, se dilue vite : le signal international est produit par la FIFA et ses prestataires, pas par le diffuseur national, qui peut donc plaider qu’il n’a aucune main sur l’affichage bord de terrain. L’argument a ses limites. Pour l’alcool, la loi Évin impose depuis longtemps un remplacement numérique des panneaux publicitaires, et la technique existe. Encore faudrait-il que la loi l’exige aussi pour les jeux d’argent, ce que le nouveau président de l’ANJ n’a pas souhaité défendre lors de son audition parlementaire de juin.
Dernier élément au dossier, le 26 juin, ADI Predictstreet a signé un accord de co-branding avec Kalshi, l’autre géant du secteur, lui aussi géobloqué en France à la demande de l’ANJ et banni de plusieurs marchés européens. Deux plateformes interdites en France partagent ainsi la vitrine offerte par la plus grande compétition sportive de l’année.
Le premier blocage d'une longue série ?
En bloquant Polymarket sur le terrain de la promotion plutôt que sur celui de la prise de jeu, l’ANJ s’est dotée d’un outil réutilisable. Toute plateforme qui affiche publiquement des cotes accessibles depuis la France tombe potentiellement sous le coup du même raisonnement. Kalshi, qui géobloque déjà l’Hexagone mais dont la vitrine reste consultable, entre mécaniquement dans le viseur. ADI Predictstreet aussi, une fois le Mondial rangé.
Reste la question que personne ne pose franchement, à quoi sert un blocage administratif à l’ère du VPN ? L’ANJ n’ignore rien de sa porosité. Elle a bloqué 1 290 URL en 2025 sans faire disparaître l’offre illégale. Mais le blocage n’est pas seulement technique, il est signalétique. Il sort l’opérateur du champ du fréquentable, complique ses relations bancaires, fragilise sa présence sur les stores applicatifs et adresse un message aux annonceurs comme aux diffuseurs. C’est probablement là son vrai rendement.
Le rendez-vous est pris : le bilan post-Coupe du monde promis par le régulateur dira si la France entend traiter la publicité stade avec la même fermeté que la page d’accueil d’un site. La finale se joue le 19 juillet. Les panneaux LED, eux, tourneront jusqu’au coup de sifflet final.








