Casino en ligne et budget 2027 : le milliard que l’État refuse de ramasser
Le 30 septembre, Sébastien Lecornu et Roland Lescure présenteront le projet de loi de finances 2027. Trente milliards d’euros d’économies, « essentiellement sur les dépenses ». Six milliards demandés aux retraités, par désindexation des pensions ou suppression de l’abattement de 10 %. Une surtaxe sur les grandes entreprises reconduite pour la troisième année. Un budget que le Premier ministre annonce difficile sans être brutal, et que la majorité issue des urnes de 2027 pourra défaire. Dans toutes les pistes rendues publiques depuis le 31 août, une recette manque à l’appel. Elle vaut autour d’un milliard d’euros par an sans aucune hausse d’impôt, et elle dort dans les tiroirs de Bercy depuis octobre 2024. Elle s’appelle casino en ligne.
Un pays qui compte ses centimes et laisse filer un milliard
« Je tiens ce média depuis 2013 et je n’ai jamais milité pour ouvrir les vannes du jeu en ligne. »
Il y a un moment où l’incohérence devient trop grande, où l’obstination devient délétère. La France affiche un déficit public de 152,5 milliards d’euros pour 2025, soit 5,1 % du PIB. Sa dette dépasse 3 460 milliards d’euros, 115,7 % du PIB fin 2025. Le service de la dette est devenu le premier poste de l’État, devant l’Éducation : 64 milliards d’euros en 2026 selon Roland Lescure, qui n’exclut pas 100 milliards dans les années qui viennent. Le gouvernement ne s’est même pas fixé de cible officielle de déficit pour 2027. David Amiel promet seulement qu’il ne dépassera pas celui de 2025.
Le budget 2027 en quatre chiffres
On cherche partout. On rogne l’aide au développement, la mission travail, l’agriculture, la santé. On relève le plafond des dons familiaux pour que l’épargne des grands-parents circule. On envisage de faire payer les retraités les plus aisés. Et personne, à Bercy, ne prononce le mot casino.
Octobre 2024 : la semaine où l'État a presque osé
Ce n’est pourtant pas faute d’avoir eu le dossier sur la table. Le samedi 19 octobre 2024, le gouvernement Barnier dépose l’amendement I-3638 au projet de loi de finances 2025. Le texte autorise par ordonnance l’exploitation des jeux de casino en ligne, ouvre le marché à la concurrence sous agrément de l’ANJ et fixe la fiscalité : 27,8 % du produit brut des jeux pour l’État, autant pour la Sécurité sociale, soit 55,6 % au total, le taux de la loterie en ligne de la FDJ. L’exposé des motifs rappelle que la France est, avec Chypre, le seul pays de l’Union européenne à interdire ces jeux, et que l’offre illégale génère déjà entre 748 millions et 1,5 milliard d’euros de produit brut.
Huit jours plus tard, tout est enterré. Le 27 octobre, sur Radio J, le ministre du Budget Laurent Saint-Martin annonce le retrait de l’amendement. Les casinos terrestres avaient sorti l’artillerie, avec un tiers des établissements promis à la fermeture et 15 000 emplois menacés selon eux. Plus d’une centaine de maires avaient signé une tribune dans le même sens. Le ministre promet une concertation. Une première réunion plénière se tient à Bercy en novembre. Le 4 décembre, le gouvernement Barnier est censuré. La concertation ne reprendra jamais, comme le confirme une question écrite au Sénat en mai 2025 : « le nouveau Gouvernement ne semble pas avoir encore statué ». Seize mois plus tard, toujours rien.
« Si c’est légalisé, encadré, c’est pour mettre de la fiscalité dessus, pour contrôler ». Le ministre ajoutait vouloir surveiller les phénomènes addictifs. Deux ans plus tard, ni fiscalité, ni contrôle.
Casino en ligne : un milliard d'euros qui existe déjà, et qui part à l'étranger
Ce qui me met en colère, c’est que l’argent est là. Il n’y a aucun marché à inventer, aucun joueur à convaincre. L’étude PwC commandée par l’Afjel repéré par nos confrères d’Ici, publiée en novembre 2025, chiffre le produit brut des jeux du marché illégal à 2 milliards d’euros en 2025, en hausse de 25 % par rapport à 2023. Elle compte 5,4 millions de joueurs français sur ces sites, contre 3,5 millions sur l’offre agréée. Le marché illégal a dépassé le marché légal. Le manque à gagner pour les finances publiques est évalué à 1,2 milliard d’euros par an. Un an plus tôt, le cabinet Astérès, pour le même commanditaire, arrivait à 1,3 milliard de recettes fiscales et sociales annuelles. Ces études viennent du lobby des opérateurs en ligne, il faut le dire. Mais l’ordre de grandeur, un milliard, est celui que Bercy lui-même avait retenu en rédigeant son amendement.
Un milliard, dans le budget 2027, ce n’est pas une virgule. Regardez ce que pèsent les postes préservés.
Ce que pèse le casino en ligne dans le budget 2027
Comparaison des principaux postes du budget 2027
Montants issus du projet de budget 2027. Estimation des recettes du casino en ligne régulé : sources Bercy 2024, Astérès 2024, PwC 2025.
Le casino en ligne régulé rapporterait autant que la rallonge accordée à l’Écologie, davantage que la Justice et l’Intérieur réunis, un sixième de ce que l’on s’apprête à demander aux retraités. Sans augmenter un seul impôt existant. Le gouvernement répète qu’il ne touchera pas aux grands impôts avant la présidentielle. Soit. Taxer une activité qui échappe aujourd’hui à 100 % à l’impôt ne touche à aucun impôt. Cet argent part vers Curaçao ou Malte, et pas un centime ne revient à la Sécurité sociale qui, elle, soigne les joueurs cassés.
Le casino illégal : la ligne Maginot de l'ANJ perforrée
On me répondra que l’État bloque et déréférence. Nos confrères des Enjeux ont voulu vérifier. Dans une enquête publiée le 14 septembre chez nos confrères des Enjeux.com, Antoine Dugast a interrogé un par un les 2 783 domaines placés sous ordre de blocage par l’ANJ depuis juin 2022. Une simple requête depuis une adresse française, sans VPN ni compte créé, en gardant le résolveur DNS de son opérateur. Le résultat tient en une ligne : 55 % de ces domaines répondent encore, soit environ 1 530 sites. Passé 24 mois après la décision, la proportion monte à 62 %. Près de deux domaines bloqués sur trois sont toujours debout deux ans après leur condamnation, et la courbe ne descend plus.
Ce que révèle l'enquête Les Enjeux
Le pire est ailleurs. Sur 84 résultats de recherche obtenus avec les requêtes d’un joueur ordinaire sur dix marques bloquées, 76 échappent à tout ordre. Aucun des cinq résolveurs DNS publics testés n’applique le blocage. Et ces sites ne se cachent même pas pour encaisser, Skrill est affiché sur 279 sites sous blocage, Neteller sur 253, paysafecard sur 167. Neosurf, présent sur 122 d’entre eux, s’achète en espèces chez un buraliste français. Le blocage des flux financiers est pourtant une priorité affichée du régulateur. Le constat des Enjeux est sans appel, un ordre de blocage fait baisser l’accès pendant deux ans, puis son effet cesse.
Casino en ligne : interdire n'a jamais protégé personne
« Je comprends l’argument moral, je le soutiens mais il n’est plus connecté au réel des joueurs, et de leurs problématiques addictions déjà ancrées. »
Le casino en ligne est sans aucun doute le jeu le plus addictif du marché, avec ses machines à sous accessibles à trois heures du matin depuis un téléphone. Mais l’interdiction ne l’a pas empêché d’exister. Elle l’a seulement livré à des opérateurs qui n’ont aucune obligation. Selon PwC, deux joueurs sur trois sur ces plateformes présentent une pratique excessive ou pathologique.
Tout cela sans vérification d’identité, ni plafond de dépôt, ni fichier des interdits de jeu. Le coût social de cette addiction non traitée est estimé par l’Afjel à 4 milliards d’euros par an, et cette facture, c’est la collectivité qui la paie sans aucun retour au jour d’aujourd’hui.
Le modèle existe pourtant, celui des paris sportifs et du poker depuis 2010, avec agrément ANJ, taux de retour plafonné, fichier des interdits de jeu et limites de dépôt. La Belgique, l’Espagne, l’Italie ou le Danemark l’appliquent au casino en ligne depuis des années. Nos casinos terrestres, qui redoutent la concurrence, pourraient être les premiers à obtenir un agrément, comme le proposaient plusieurs sous-amendements en 2024. Tout est écrit et chiffré. Il manque un ministre qui signe.
Un amendement et un calendrier connu, sans casino en ligne
Le 30 septembre, le PLF 2027 arrivera sur le bureau de l’Assemblée nationale. En octobre 2024, des députés de plusieurs bords, Sacha Houlié ou Virginie Duby-Muller, avaient déposé leurs propres amendements avant même que le gouvernement ne bouge. Rien n’empêche que cela recommence. Rien n’empêche non plus le gouvernement de reprendre son texte de 2024, avec son taux de 55,6 % et son ordonnance, et de le mener au bout cette fois. Un gouvernement qui se veut réversible peut au moins laisser un dossier prêt à la majorité suivante.
L’État n’a pas à aimer le casino. Il doit juste arrêter de faire semblant qu’il n’existe pas. Plus de cinq millions de Français y jouent déjà. Deux milliards d’euros y circulent chaque année. Et pendant que l’on explique aux retraités qu’un effort de leur part serait raisonnable, un milliard d’euros de recettes potentielles s’évapore chaque année au profit d’opérateurs installés à Curaçao ou à Malte, sans impôt ni contrôle.
« Aujourd’hui, les politiques appellent cela de la prudence. Le mot juste serait plutôt aveuglement comptable et social. »









