600 000 joueurs excessifs en France : le rapport de l’ANJ qui bouscule les sites de jeux d’argent en ligne

L'ANJ vient de sortir un compte rendu d'une vaste étude basé sur les joueurs excessifs réalisé à l'aide de son algorithme maison. Deux ans de travail, une base de données titanesque, vingt-trois indicateurs comportementaux, un comité scientifique franco-canadien. Et au bout de l'exercice, un chiffre choc, 600 000 joueurs présentent une forte probabilité d'être excessifs en France. Ils représentent 8,7 % de la population des joueurs sur compte. Et surtout, à eux seuls, ils génèrent 1,2 milliard d'euros de Produit Brut des Jeux, soit 60 % du chiffre d'affaires du jeu en ligne et sur compte. Analyse et décryptage dans cet article.
600 000 joueurs excessifs en France : le rapport de l’ANJ qui bouscule les sites de jeux d’argent en ligne
L'essentiel à retenir
600 000 joueurs présentent une forte probabilité d’être excessifs en France
Ils représentent 8,7 % des joueurs en ligne
Les opérateurs n’ont identifié que 89 000 joueurs excessifs en 2025
L’outil algorithmique de l’ANJ est le premier du genre en Europe
Le marché français des jeux d’argent a pesé 14,1 milliards d’euros en 2025
600 000
joueurs excessifs détectés
60 %
du PBJ en ligne généré par ces joueurs
1,2 Md€
de chiffre d’affaires concerné
8,7 %
des joueurs sur compte concernés

Seize ans après la loi de 2010, l’algorithme qui change la donne

Pour bien saisir la portée de la révélation, il faut remonter un peu en arrière. La loi du 12 mai 2010 ouvrait à la concurrence les jeux d’argent en ligne en France. À l’époque, l’ARJEL (Autorité de régulation des jeux en ligne) était essentiellement préoccupée de basculer dans le légal une offre illégale qui pesait déjà plusieurs milliards d’euros. La protection des joueurs figurait dans la loi, certes, mais s’articulait surtout autour du déclaratif : les opérateurs devaient mettre à disposition des modérateurs de jeu, un numéro d’appel, des messages d’avertissement, et remettaient chaque année à l’autorité un rapport sur les actions menées. À charge pour le régulateur de constater. Et de recommander.

Quinze ans plus tard, l’équation a changé. En 2020, l’ARJEL est devenue l’ANJ, avec une compétence élargie à l’ensemble du marché des sites de paris sportifs et des sites de paris hippiques, y compris les monopoles FDJ et PMU, et les casinos terrestres. En 2024, son plan stratégique a fixé, sans ambages, « la diminution drastique du nombre des joueurs excessifs » comme priorité centrale de la régulation. Et c’est précisément à partir de ce moment que les équipes data de l’ANJ ont commencé à concevoir, en interne, l’algorithme dont les résultats viennent d’être dévoilés.

Présenté aux opérateurs en 2025 dans le cadre d’une concertation, validé scientifiquement, l’outil n’a pas attendu sa version finale pour faire parler. La présidente de l’ANJ, Isabelle Falque-Pierrotin, avait prévenu la Commission des finances du Sénat dès 2025 : elle entendait « faire pivoter le modèle français des jeux d’argent vers un jeu d’argent moins intensif et moins centré sur les joueurs à risques ». La déclaration d’intention ne laissait guère de doute sur la suite.

Une première européenne
Des initiatives comparables sont en cours en Espagne et aux Pays-Bas. Mais aucune n’a encore abouti. L’algorithme français est le premier du genre opérationnel sur le continent. Plusieurs régulateurs européens observent l’expérience avec attention.

Comment fonctionne, concrètement, l’algorithme de l’ANJ ?

L’autorité dispose d’un avantage que peu de régulateurs européens partagent : depuis la loi de 2010, les opérateurs agréés en ligne et les monopoles FDJ et PMU lui transmettent en continu l’intégralité des données de jeu de leurs clients sur compte. Une masse de données considérable, qui constitue le « terrain de jeu » des analystes de l’ANJ.

L’approche retenue n’est pas celle du machine learning opaque, mais une méthode dite heuristique : un système de scoring fondé sur des critères explicables, identifiables, contestables. Le coordinateur des analystes data de l’autorité, Thomas Delafosse, a notamment insisté lors de la présentation du 12 mai sur l’importance des dispositifs d’auto-exclusion comme indicateur — un joueur qui s’exclut puis revient, ou qui s’exclut chez un opérateur et reprend chez un autre, envoie un signal fort de difficulté.

Au total, 23 indicateurs sont mobilisés, répartis en cinq grandes familles :

Mouvements financiers
Dépôts, retraits, fréquence et amplitude des recharges, variations brusques des comportements financiers.
Modérateurs de jeu
Utilisation, contournement ou désactivation des limites de mises et de dépôts.
Activité et fréquence
Durée et intensité des sessions, horaires nocturnes, fréquence quotidienne, multi-activité.
Auto-exclusion
Recours aux dispositifs d’interdiction temporaire ou définitive de jeu.
Antécédents du joueur
Historique de comportement, alertes précédentes, signaux faibles accumulés dans le temps.

Chacun de ces indicateurs contribue à un score unique, qui place le joueur dans l’une des quatre catégories suivantes : récréatif, à risque modéré, excessif, ou manifestement excessif. Une typologie qui n’est pas sans rappeler celle de l’Indice canadien du jeu excessif. Et pour cause.

Le contrôle scientifique : un comité franco-canadien

L’algorithme a été validé à l’aune de l’Indice canadien du jeu excessif (ICJE), l’outil de référence internationale développé en 2001 par les chercheurs canadiens Ferris et Wynne. L’ICJE, c’est neuf questions, deux dimensions évaluées, le comportement et ses conséquences, et plus de vingt ans d’utilisation dans le monde entier, par Statistique Canada, par l’OFDT en France, par la plupart des grands instituts d’épidémiologie occidentaux. Une référence indiscutable.

Pour calibrer son modèle, l’ANJ s’est entourée d’un comité scientifique de haut niveau, dont la composition franco-canadienne ne doit rien au hasard.

Jean-Michel Costes
Chercheur associé, Chaire de recherche sur l’étude des jeux, Université Concordia de Montréal. Ancien directeur de l’OFDT, ancien secrétaire général de l’Observatoire des jeux. Membre du collège de l’ANJ depuis 2020.
Sylvia Kairouz
Professeure et directrice de la Chaire de recherche sur l’étude des jeux, Université Concordia de Montréal. Spécialiste internationalement reconnue de l’épidémiologie du jeu.
Amandine Luquiens
Professeure au Service d’addictologie du CHU de Nîmes, CESP, Inserm U 1018. Clinicienne-chercheuse, l’une des voix françaises de référence sur la prise en charge du jeu pathologique.
Gaëlle Challet-Bouju
Ingénieure de recherche hospitalière (PhD, HDR) au CHU de Nantes, Équipe Inserm UMR1246 SPHERE. L’équipe SPHERE est l’un des pôles européens sur les addictions comportementales.
Verdict de ce comité scientifique
Selon l’ANJ, neuf joueurs excessifs sur dix sont correctement détectés par le modèle. Une précision qui, croisée avec la photographie qui s’en dégage, rend très difficile pour les opérateurs de contester les ordres de grandeur révélés.

Un marché en plein essor aux fondations problématiques

Pour mesurer ce que ce chiffre de 600 000 signifie réellement, il faut le placer dans son écosystème. Le 16 avril 2026, à un mois près de la présentation de l’algorithme, l’ANJ publiait son bilan annuel du marché des jeux d’argent et de hasard pour 2025. Le constat est sans équivoque : la France atteint un niveau d’activité absolument inédit.

Marché français des jeux d’argent 2025
14,1 Md€
de Produit Brut des Jeux total, en hausse de +3,0 % par rapport à 2024
2,617 Md€
PBJ jeu en ligne (+8,5 %)
1,766 Md€
Paris sportifs en ligne (+10,4 %)
4,2 M
joueurs uniques en ligne (+7,7 %)
6,1 M
comptes joueurs actifs (+7,1 %)

Le segment en ligne représente désormais 18,5 % du PBJ total, contre 12,8 % en 2019. La France se hisse au 7ᵉ rang mondial et au 3ᵉ rang européen, à un niveau comparable à celui du Royaume-Uni (+4,3 %) et de l’Italie (+1,9 %). Une trajectoire de croissance impressionnante, qui place le marché français parmi les plus dynamiques du continent.

Sauf que. Derrière cette belle vitrine, l’algorithme de l’ANJ révèle une dérive structurelle. La proportion de joueurs excessifs détectés est passée de 7,1 % à 8,7 % en trois ans. Autrement dit : la pratique excessive croît plus vite que le marché lui-même. La croissance du secteur s’accompagne d’une intensification disproportionnée des comportements problématiques. Ce n’est plus la marée qui monte uniformément, c’est une vague qui se concentre.

Une concentration des dépenses qui interroge tout le modèle

La photographie ne date pas d’hier. Dès 2019, le Baromètre Santé de Santé publique France relevait un chiffre qui aurait dû alarmer beaucoup plus tôt : 82,8 % de la dépense totale en jeux d’argent était concentrée sur 10 % des joueurs, et près de la moitié (49 %) sur seulement 1 % des joueurs. Une distribution extrême, où une infime minorité porte l’essentiel de l’économie.

Sept ans plus tard, l’algorithme de l’ANJ ne dément pas la tendance, au contraire, il la prolonge et l’affine. Les 8,7 % de joueurs excessifs concentrent 60 % du chiffre d’affaires du jeu sur compte. Et cette proportion est, selon l’ANJ, « en hausse constante depuis 2023 ».

Jean-Michel Costes
« Le volume d’activité des joueurs problématiques, qui sont à la fois extrêmement actifs et dépensiers, est supérieur à celui des joueurs ordinaires. Ce point est pourtant essentiel à documenter comme élément de contexte d’une politique publique qui met en avant le principe du jeu responsable, en déléguant une partie importante de sa mise en œuvre aux opérateurs. », dans la revue Swaps (2022)

La phrase est de Jean-Michel Costes, précisément l’un des chercheurs qui ont validé l’algorithme de l’ANJ. Elle datait de 2022 et reposait alors sur des données de 2019. Quatre ans plus tard, c’est désormais le régulateur lui-même qui s’en empare et qui en fait le levier d’action principal de sa politique. Le titre de l’entretien que Costes accordait alors disait tout : « L’industrie du jeu d’argent est dépendante de l’activité des joueurs problématiques. »

Pourquoi les paris sportifs sont l’épicentre du problème

Tous les jeux d’argent ne se valent pas en termes de risque d’addiction. Les travaux successifs de l’OFDT et de l’Observatoire des jeux ont produit, sur près de vingt ans, une hiérarchie désormais bien établie. Et cette hiérarchie n’est pas anodine, compte tenu de la composition actuelle du marché français.

Prévalence du jeu excessif par type de jeu (Baromètre Santé 2019)
Type de jeu Prévalence du jeu excessif Risque relatif
Jeux de loterie (tirage, grattage) ≈ 1 % Référence basse
Poker, machines à sous, casino 2 à 3 % × 2 à × 3
Paris hippiques 4 à 5 % × 4 à × 5
Paris sportifs ≈ 6 % × 6

Six fois plus de risque qu’une bonne vieille grille de Loto. C’est, à un ordre de grandeur près, le différentiel entre les paris sportifs et les jeux de loterie en termes de prévalence du jeu excessif. Or, le segment des paris sportifs en ligne est celui qui a porté à lui seul la croissance du marché en 2025 : 1,766 milliard d’euros de PBJ (+10,4 %), 11,5 milliards d’euros de mises (+12 %).

La structure même de ces jeux les rend redoutables. Disponibles 24 heures sur 24 depuis un smartphone, ils combinent un effet d’illusion de contrôle (le parieur croit maîtriser le résultat par sa connaissance du sport), une cadence rapide (paris en direct, multipliés sur une même rencontre), et des mécanismes de récompense conçus pour favoriser la répétition. Le poker, qui renoue avec une croissance soutenue (+6,5 % à 525 millions d’euros), figure également parmi les segments à risque élevé.

À l’inverse, le PMU sous droits exclusifs s’effrite : -2,8 % à 1,651 milliard d’euros de PBJ, bassin de joueurs en contraction de 5,7 % à 3,3 millions de personnes. Le marché bouge donc structurellement vers les segments les plus à risque. C’est précisément cette dynamique qui inquiète l’ANJ.

L'effet Coupe du monde 2026
La présidente de l’ANJ s’est elle-même interrogée, dans le bilan 2025 du marché, sur ce que produira la Coupe du monde de football de l’été 2026. Si l’effet d’accélération traditionnel des grandes compétitions internationales se confirme, les paris sportifs en ligne pourraient franchir un nouveau palier et avec eux, mécaniquement, le nombre de joueurs excessifs détectés.

89 000 contre 600 000 : le grand écart de la détection entre bookmakers et l’ANJ

C’est probablement le chiffre le plus parlant du rapport. En 2024, les opérateurs de jeux d’argent en ligne avaient identifié 31 000 joueurs excessifs sur l’ensemble de leur clientèle française. En 2025, ce chiffre a été multiplié par trois pour atteindre 89 000. Une vraie progression. Un effort réel. Mais qui reste loin, très loin du compte.

L’écart de détection en chiffres
Identifiés par les opérateurs en 2025
89 000
contre 31 000 en 2024 (× 3)
Détectés par l’algorithme ANJ
600 000
soit 6,7 fois plus que les opérateurs
L’algorithme estime que 300 000 de ces joueurs sont « manifestement excessifs », ce qui rend leur identification par les opérateurs « impérative » selon l’ANJ.

Comment expliquer un tel écart ?

Pas par une volonté délibérée des opérateurs de fermer les yeux, identifier un joueur excessif n’a aucun intérêt commercial évident pour eux. C’est un client qu’il va falloir accompagner, voire dont il va falloir limiter ou fermer le compte. C’est donc, in fine, du chiffre d’affaires en moins. La détection a un coût direct sur la marge.

Mais c’est aussi un effet du dispositif lui-même. Les algorithmes propres aux opérateurs reposent souvent sur des critères plus restrictifs, calibrés au cas par cas, avec des seuils qui privilégient la spécificité (ne pas qualifier à tort) au détriment de la sensibilité (ne pas rater de cas). L’ANJ, elle, a fait l’inverse : un modèle calibré sur l’ICJE, optimisé pour ne pas passer à côté.

Et même en accordant aux opérateurs la marge d’erreur la plus généreuse, le différentiel reste vertigineux : pour un joueur excessif identifié par un opérateur, l’algorithme régulateur en repère près de sept. La présidente de l’ANJ ne le dit pas autrement : « Il y a une vraie population de joueurs excessifs qui représentent une part trop importante du chiffre d’affaires de cette industrie. Les opérateurs ne peuvent pas s’en désintéresser. ».

Ce que l’ANJ exige maintenant des opérateurs dès 2026

La présentation de l’algorithme n’est pas qu’un exercice de communication. C’est l’amorce concrète d’un changement de paradigme dans la régulation française du jeu en ligne. L’ANJ a posé une feuille de route en trois temps.

À court terme : les 300 000 cas manifestes

Premier objectif, immédiat, est d’identifier les joueurs manifestement excessifs, estimés à environ 300 000 personnes. Pour ceux-là, l’ANJ considère que toute autre approche revient à un manquement caractérisé à l’obligation légale. Les opérateurs disposent déjà des outils techniques nécessaires. Ils peuvent désormais utiliser, en complément de leurs propres systèmes, l’algorithme régulateur, mis à disposition « en toute transparence » comme baromètre de conformité.

L’accompagnement attendu prend des formes variées : appels personnalisés du service relation joueur, propositions de mise en place de modérateurs adaptés, limitations de mises ou de dépôts, mise en relation avec des associations spécialisées ou des centres de soins, et dans les cas les plus graves, fermeture du compte joueur. La gradation est connue depuis 2010. C’est sa mise en œuvre effective, à l’échelle, qui est attendue.

À moyen terme : étendre à l’ensemble des 600 000

Au-delà des cas manifestes, l’ANJ demande aux opérateurs de « s’employer à détecter l’ensemble de la population des joueurs excessifs » telle qu’elle apparaît via l’algorithme. Soit environ 600 000 personnes. Un objectif ambitieux qui suppose une refonte en profondeur des dispositifs internes — formation du personnel, calibrage des seuils, automatisation des alertes, parcours de prise en charge.

À l’horizon 2027 : la confrontation des chiffres

C’est probablement l’épée de Damoclès la plus sérieuse pour les opérateurs. Dans le cadre de l’examen annuel des plans d’actions « Prévention du jeu excessif ou pathologique » prévu en 2027, l’ANJ comparera le nombre de joueurs excessifs déclarés par les opérateurs avec le nombre détecté via l’algorithme. Une mise en regard, ligne par ligne, opérateur par opérateur. Et qui pourrait servir de base à des décisions de mise en conformité, voire à d’éventuelles sanctions en cas d’écart persistant ou de progression jugée insuffisante.

Et le réseau physique ?

L’ANJ a également rappelé, en filigrane, un sujet qui résiste depuis des années : l’identification des joueurs excessifs doit aussi s’exercer en points de vente. Un objectif qu’elle demande aux deux monopoles, FDJ et PMU, de poursuivre depuis 2024. Mais qui se heurte à une réalité technologique : difficile de tracer un joueur de Loto qui paie sa grille en espèces dans un tabac de quartier. Difficile, pas impossible — les enjeux numériques se développent en magasin, l’application FDJ permet de jouer sur compte, et le PMU dispose aussi d’outils de suivi. La frontière entre jeu sur compte et jeu en réseau physique tend à s’estomper.

Isabelle Falque-Pierrotin, présidente de l'ANJ
« La finalisation de cet algorithme et sa mise à disposition pour les opérateurs constituent une étape décisive pour le régulateur. Celle-ci témoigne de sa capacité à concevoir un outil innovant et performant, conçu au plus proche de la réalité des pratiques des joueurs en ligne. En complément des études barométriques, l’algorithme permet d’objectiver l’effort d’identification des joueurs excessifs que les opérateurs doivent poursuivre sans attendre. »

Qui sont ces 600 000 joueurs excessifs ? Ce que dit la recherche

L’algorithme ne dresse pas le portrait sociologique des joueurs détectés. Mais les travaux convergents de la recherche française et canadienne permettent d’esquisser une silhouette. Et il faut d’abord clarifier un point : les 600 000 joueurs excessifs « sur compte » détectés par l’ANJ sont à distinguer des 360 000 joueurs excessifs « en population générale » estimés par l’OFDT dans son bilan 2024.

Pourquoi cet écart ?

Parce que les méthodologies diffèrent. L’OFDT s’appuie sur des enquêtes déclaratives en population générale, où l’on interroge les Français sur leurs pratiques. L’algorithme de l’ANJ, lui, observe les comportements réels sur les comptes de jeu — un sous-ensemble particulièrement intensif de la population. Il est tout à fait cohérent qu’un comportement-tracker en temps réel détecte davantage de cas qu’une enquête déclarative, où les personnes minimisent fréquemment leurs pratiques. L’OFDT estime par ailleurs à 1,17 million le nombre total de joueurs « problématiques » en France (joueurs à risque modéré + joueurs excessifs).

Les caractéristiques classiques du profil sont bien documentées :

Plus jeune et plus masculin
Les joueurs en ligne et parieurs sportifs sont majoritairement masculins, plus jeunes que la moyenne, et plus diplômés que les non-joueurs.
Pratique intensive
Le jeu en ligne est globalement plus intensif en fréquence et en dépense que les supports traditionnels. Deux joueurs en ligne sur dix présentent une pratique problématique.
Multi-activité en hausse
Les joueurs actifs simultanément sur les trois segments (paris sportifs, hippiques, poker) ont progressé de +25 % en 2025, cumulant les risques.
Pratique des mineurs
42,6 % des 15-17 ans ont joué dans l’année selon l’enquête ENJEU-Mineurs 2025, soit +8 points en quatre ans, malgré l’interdiction.

Le sénateur François Trucy, qui fut rapporteur de la loi de 2010, écrivait dès 2013 lors d’une table ronde au Sénat : « Les gouvernements successifs ont jusqu’à présent prêté plus d’attention à la tonte des moutons qu’au troupeau lui-même. Ils devraient à l’avenir faire porter leurs efforts sur la lutte contre l’addiction. » Treize ans plus tard, la formule garde toute sa force.

Notre analyse : un point de bascule pour le modèle français des jeux d’argent

L’algorithme de l’ANJ marque un tournant méthodologique majeur. Pour la première fois en Europe, un régulateur dispose d’un outil de mesure indépendant et scientifiquement validé du jeu excessif, déployé sur l’intégralité du marché légal en ligne et sur compte. La régulation française du jeu sort de l’ère du déclaratif pour entrer dans celle de l’objectivation comportementale.

Ce changement de paradigme révèle aussi, en creux, les limites du modèle économique actuel. Quand 60 % du chiffre d’affaires d’un secteur repose sur 8,7 % de sa clientèle identifiée comme problématique, la question n’est plus seulement éthique : elle est politique. La loi de 2010 a fondé le modèle français du jeu en ligne sur un postulat : le jeu d’argent peut être un loisir maîtrisé pour la majorité, à condition que les opérateurs protègent activement les minorités vulnérables. L’algorithme suggère que ce postulat est en train de s’éroder. Ou plutôt : que la définition de « minorité » est, dans le jeu en ligne, en train de devenir économiquement structurante.

L’ANJ ne demande pas la fin du jeu d’argent en France, ce n’est pas son rôle. Mais elle pose désormais une question dont les opérateurs ne pourront plus éluder la réponse : jusqu’où peut-on accepter qu’un modèle économique repose, pour plus de la moitié, sur l’activité de joueurs en souffrance ?

L’enjeu, pour le secteur, est aussi commercial et réputationnel. Les bookmakers qui sauront déployer rapidement des dispositifs efficaces d’identification et d’accompagnement disposeront d’un avantage décisif. Ceux qui traîneront s’exposent à des sanctions, à des comparaisons publiques peu flatteuses lors de l’examen 2027, et à une perte de confiance durable, dans un contexte où l’opinion publique est de plus en plus attentive aux pratiques addictives, après les débats sur l’alcool, le tabac et les écrans.

La Coupe du monde de football de l’été 2026 sera le premier test grandeur nature. Pour les opérateurs, ce sera l’occasion de prouver qu’ils prennent enfin la mesure du problème ou, au contraire, qu’ils privilégient la course aux mises. Pour l’ANJ, ce sera une donnée précieuse de plus, intégrée à son algorithme.

Retrouvez Tirage Gagnant sur GoogleTirage Gagnant sur GoogleAjoutez notre média à vos sources pour voir plus facilement nos nouveaux articles.
Suivez-nous gratuitementSuivre
Photo de Simon Richomme
Simon Richomme

Responsable éditorial pour la section Casino et cofondateur de Tirage-Gagnant.com depuis 2013. Rédacteur et joueur de roulette et de blackjack régulier en casino, il mêle ses compétences techniques avec sa passion du jeu.

Retrouvez Tirage Gagnant sur GoogleTirage Gagnant sur GoogleAjoutez notre média à vos sources pour voir plus facilement nos nouveaux articles.
Suivez-nous gratuitementSuivre